Le staking désigne plusieurs pratiques dans l’univers des cryptomonnaies, mais à l’origine, il fait référence à la participation à la sécurité d’un réseau.
Dans les blockchains comme Ethereum, Avalanche ou Solana, le système de Proof-of-Stake repose sur un principe simple : au lieu d’utiliser des machines puissantes pour sécuriser le réseau comme dans le cas du Bitcoin, ce sont les détenteurs de jetons qui contribuent à son bon fonctionnement. En immobilisant leurs jetons dans un contrat, ils participent à la validation des transactions, à la création des blocs et à la sécurisation de l’ensemble du système. Le protocole sélectionne les validateurs parmi ceux qui ont staké leurs jetons, en tenant principalement compte du montant immobilisé.
Ce processus permet au réseau de fonctionner de manière décentralisée, sans avoir recours à une autorité centrale. En contrepartie de leur participation, les validateurs reçoivent des récompenses régulières, souvent financées par les frais de transaction payés par les utilisateurs du réseau.
Il est possible de participer à ce système de deux manières : soit en devenant soi-même validateur, ce qui nécessite une infrastructure technique et des montants importants ; soit en passant par le staking dit délégué, c’est-à-dire en confiant ses jetons à un validateur tiers ou à une plateforme spécialisée qui stake à votre place et vous reverse une part des récompenses.
Quelle est la nature juridique du staking selon l’éthique islamique ?
D’un point de vue juridique islamique, plusieurs savants contemporains ont cherché à analyser la nature du staking dans les blockchains utilisant la preuve d’enjeu. Lorsqu’un utilisateur stake ses jetons pour participer directement à la validation des transactions, sans garantie de rendement fixe, et qu’il est récompensé uniquement s’il accomplit correctement cette tâche, la situation peut être assimilée à un contrat connu en droit islamique sous le nom de juʿala.
La juʿala désigne un accord dans lequel une personne s’engage à verser une récompense à quiconque réalise un travail ou atteint un objectif déterminé. Par exemple : “Je te donne cent euros si tu retrouves mon bien perdu.” Ce contrat repose sur trois éléments essentiels : un effort fourni, un résultat mesurable, et une rémunération conditionnée à l’accomplissement de la tâche. Dans le cas du staking direct, l’effort est représenté par la mobilisation des jetons et la gestion technique du nœud validateur, le résultat est la production de blocs valides, et les validateurs sont rémunérés via une combinaison de frais de transaction et d’émission de nouveaux jetons, selon la politique monétaire de la blockchain.
Mais tout dépend du réseau concerné
Il est techniquement possible de concevoir une blockchain entièrement dédiée à des finalités illicites en islam, comme la diffusion de contenus immoraux, les jeux d’argent ou les systèmes fondés sur la riba. Rien dans l’architecture d’un réseau blockchain n’empêche ce type d’orientation. Toutefois, à ce jour, aucune blockchain connue n’a été construite exclusivement dans cette intention.
En réalité, la plupart des blockchains existantes sont conçues comme des infrastructures neutres. Elles n’imposent aucun filtre moral ou éthique, et permettent à quiconque d’y développer des applications, quelles que soient leur finalité ou leur conformité à la charia. Cette neutralité structurelle, en soi, ne rend pas la blockchain illicite. Mais elle crée une ouverture totale à tous les usages, licites comme illicites.
C’est ce qu’on observe notamment sur des réseaux comme Ethereum, Binance Smart Chain (BSC) ou TRON. Bien qu’ils soient neutres par conception, ces réseaux hébergent aujourd’hui une part significative d’applications problématiques du point de vue de la jurisprudence islamique : protocoles de prêt à intérêt, jeux d’argent, contenus à caractère pornographique, systèmes de spéculation excessive, et bien d’autres pratiques contraires aux principes de la finance islamique. En participant au staking sur ces réseaux, l’utilisateur contribue directement à la validation de blocs contenant ces types de transactions, sans pouvoir exercer de sélection ni de filtrage. Ce rôle actif dans la sécurisation d’un système qui diffuse du haram soulève une objection majeure pour de nombreux savants.
Certains considèrent même que cela entre dans le champ de l’interdiction coranique d’aider ou de coopérer dans le péché, ce qui rendrait cette pratique non seulement discutable, mais incompatible avec les principes de base de la responsabilité religieuse.
Pour répondre à ce problème, certains acteurs musulmans ont lancé des solutions dites halal by design. Il ne s’agit pas de blockchains entièrement nouvelles, mais de protocoles développés sur des blockchains existantes, avec des mécanismes de filtrage intégrés. C’est le cas, par exemple, du projet InshAllah, qui propose un protocole déployé sur Ethereum et Solana, baptisé Goldsand. Celui-ci filtre automatiquement les transactions illicites, comme les jeux d’argent ou l’usure, avant la proposition d’un bloc. Ce mécanisme permet de garantir que seules des transactions conformes à la charia soient validées, sans avoir à reconstruire une infrastructure blockchain depuis zéro..
Le cas du staking délégué
Lorsqu’un utilisateur ne souhaite pas devenir validateur lui-même, que ce soit par manque de compétences techniques ou de jetons suffisants, il peut avoir recours à ce qu’on appelle le staking délégué. Cela consiste à confier ses jetons à un opérateur de nœud ou à une plateforme spécialisée, qui les utilise pour renforcer son propre pouvoir de validation. En contrepartie, une partie des récompenses générées est reversée au délégant.
Sur le plan technique, cette pratique permet à des profils non spécialisés de participer à l’économie du staking. Mais sur le plan juridique islamique, elle est loin de faire l’unanimité.
Certains savants contemporains considèrent que ce modèle reste acceptable tant que le rendement n’est ni fixe ni garanti, et qu’il dépend réellement de la performance du validateur. Ils le rapprochent alors du contrat de juʿala, où une personne est récompensée pour avoir accompli une tâche définie.
Mais cette lecture est fortement contestée par d’autres, notamment Mufti Billal Omarjee, qui considère que le staking délégué ne peut pas être assimilé à une juʿala, ni à une moucharaka. Selon lui, le délégant ne fournit aucun effort, ne participe pas à l’activité de validation, et ne prend pas part au risque opérationnel. Pourtant, il reçoit une rémunération simplement pour avoir immobilisé ses jetons dans un contrat.
Même si les jetons restent techniquement bloqués, sans que le validateur n’y ait directement accès, il ne pourrait pas accomplir son travail sans la puissance procurée par ces jetons. En ce sens, la contribution du délégant est essentielle, mais passive. C’est pourquoi cette situation s’apparente davantage à un prêt à rendement implicite qu’à une collaboration contractuelle licite. Il ne s’agit ni d’un partenariat commercial réel, ni d’un effort productif commun. Il n’y a ni échange, ni risque partagé, ni activité marchande au sens islamique.
Mufti Billal met donc en garde contre une assimilation hâtive du staking délégué à des structures classiques comme la juʿala ou la moucharaka, car cela reviendrait à valider un modèle où le capital est rémunéré simplement pour avoir été utilisé par autrui, ce qui correspond, dans le fiqh, à la définition du riba.
Et les autres formes de staking ?
Il existe également des pratiques qualifiées de staking qui n’ont rien à voir avec la validation de blocs ni avec la sécurisation d’un réseau blockchain. Certaines plateformes demandent à leurs utilisateurs de verrouiller des jetons pendant une période donnée, afin de réduire la circulation de l’actif ou de soutenir artificiellement sa valeur. D’autres promettent des rendements passifs en échange de ce verrouillage, sans que cela corresponde à une activité productive ou technique identifiable.
Dans ces cas, la conformité à la charia ne peut pas être tranchée de manière générale. Elle dépend d’une série de critères précis qu’il faut évaluer attentivement. Parmi les éléments à examiner figurent notamment : la nature du protocole lui-même (est-il halal ou non ?), l’usage réel des jetons stakés (sont-ils mobilisés à des fins commerciales ? ou simplement verrouillés sans être utilisés ?), la source des récompenses (proviennent-elles de frais perçus sur des activités conformes ou illicites ?), ainsi que la nature du token distribué en guise de rendement (s’agit-il d’un actif licite ou non ?).
Une analyse sérieuse de ces paramètres est indispensable, car des modèles en apparence similaires peuvent aboutir à des jugements très différents selon les cas. Il est donc vivement recommandé de consulter un savant spécialisé dans la finance islamique avant de s’engager dans ce type de produits, même si la terminologie employée semble neutre ou technique.

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