Trump’s Board of Peace fissure le mur des BRICS
Le mythe d’un Sud global résistant à l’hégémonie américaine s’est dissous à Davos.
Analyse adaptée d’un article initialement publié par Foreign Policy
Le lancement par Donald Trump du « Board of Peace » lors du Forum économique mondial de Davos a d’abord suscité sarcasmes et condamnations. L’initiative a été dénoncée comme un projet impérial déguisé, moquée pour sa gouvernance personnalisée et pour la composition hétéroclite des États qui y ont adhéré. Pourtant, derrière la dérision, se cache une manœuvre géopolitique d’une ampleur exceptionnelle. Qu’il réussisse ou non, le Board of Peace constitue la tentative la plus audacieuse depuis 1945 pour contourner, voire remplacer, l’ordre international structuré autour des Nations unies.
Contrairement aux critiques rhétoriques récurrentes visant l’ONU, Trump a proposé un format institutionnel concret. Le Board repose sur un pouvoir exécutif centralisé, qu’il incarne personnellement, avec un droit de veto, un contrôle total sur la composition de l’organe et une présidence exercée à vie. Le système d’adhésion est hiérarchisé. Les membres ordinaires siègent pour des mandats limités, tandis que des sièges permanents peuvent être obtenus contre des contributions financières considérables. La multilatéralité y est assumée comme explicitement transactionnelle.
À l’origine, le Board de Peace avait un mandat restreint, centré sur la gestion du cessez-le-feu, de l’aide humanitaire et de la reconstruction de Gaza après l’offensive israélienne consécutive à l’attaque du Hamas en octobre 2023. Mais Trump a rapidement élargi ce périmètre à des questions de paix et de sécurité globales, sans chercher à masquer son ambition de marginaliser le Conseil de sécurité lui-même.
Face à une initiative d’une telle portée, on aurait pu s’attendre à une opposition ferme des BRICS, souvent présentés comme le cœur politique du Sud global et comme une alternative à l’ordre dominé par les États-Unis. Or, cette opposition n’a pas eu lieu. Pire encore, plusieurs membres ou partenaires clés du bloc ont activement ou passivement facilité le projet américain.
Lors du lancement à Davos, près de soixante pays étaient invités et environ vingt-cinq ont rapidement apporté leur soutien. Parmi eux figuraient l’Indonésie, l’Égypte et les Émirats arabes unis, tous récemment intégrés aux BRICS+. L’Arabie saoudite, encore candidate à l’adhésion, s’est également ralliée à l’initiative. À l’inverse, l’Argentine, qui avait refusé de rejoindre les BRICS sous la présidence Milei, a trouvé dans le Board de Peace une occasion d’afficher son alignement stratégique avec Washington. Quelques États européens périphériques, comme la Hongrie ou la Bulgarie, ont aussi répondu présents.
Le Brésil a fait figure d’exception. Le président Lula a dénoncé une tentative de créer une « nouvelle ONU » contrôlée par un seul homme et a alerté Pékin et New Delhi sur les dangers que cette initiative faisait peser sur le multilatéralisme. Mais cet appel est resté largement lettre morte. La Chine s’est contentée de critiques prudentes, réaffirmant son attachement à l’ONU sans chercher l’affrontement avec Washington, dans un contexte de pressions commerciales. L’Inde, de son côté, n’a ni accepté ni refusé l’invitation, consciente qu’un tel mécanisme pourrait un jour servir à légitimer une médiation extérieure sur ses propres conflits régionaux.
La position russe a été tout aussi ambiguë. Moscou a évoqué la possibilité « d’étudier » le projet et même suggéré une contribution financière symbolique, sans jamais afficher un soutien réel. Plus surprenant encore, la Biélorussie, alliée stratégique de la Russie, a rejoint le Board, révélant les tensions et incohérences internes du camp supposément opposé à l’initiative américaine.
Le basculement le plus révélateur est toutefois venu du monde musulman. En septembre 2025, l’Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, le Qatar, l’Indonésie et le Pakistan ont publié une déclaration commune exprimant leur volonté de coopérer avec Trump pour mettre fin à la guerre à Gaza et ouvrir la voie à la reconstruction. Ce texte marque une rupture majeure. Il reconnaît implicitement que ni les mécanismes onusiens ni les décennies de déclarations symboliques n’ont permis d’améliorer concrètement la situation des Palestiniens.
Cette dynamique a directement préparé le terrain pour l’adoption, en novembre, de la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette résolution a autorisé Trump à coordonner le cessez-le-feu, l’aide humanitaire et la reconstruction de Gaza via un mécanisme spécial placé sous son autorité. Bien que présentée comme temporaire et exceptionnelle, elle a, dans les faits, externalisé une partie essentielle du mandat du Conseil de sécurité à un acteur unique.
Le vote de cette résolution mérite une attention particulière. La Russie et la Chine se sont abstenues, permettant son adoption sans l’endosser officiellement. La France et le Royaume-Uni ont voté en faveur, tout comme les membres européens non permanents de l’époque. Mais surtout, l’ensemble des membres non occidentaux du Conseil de sécurité, dont l’Algérie, le Pakistan, la Somalie, la Sierra Leone, le Guyana, le Panama et la Corée du Sud, ont également voté pour.
Pour l’Algérie, qui se présente historiquement comme l’un des défenseurs les plus constants de la cause palestinienne et comme une voix indépendante du Sud global, ce vote a été particulièrement révélateur. En approuvant une résolution qui confiait à Trump un rôle central et discrétionnaire, Alger a accepté, de facto, que le cœur du mandat onusien en matière de paix et de sécurité soit délégué à une initiative pilotée par Washington. Ce choix ne traduit pas nécessairement une adhésion politique, mais il illustre les marges de manœuvre extrêmement limitées des États du Sud lorsqu’aucune alternative crédible n’est proposée.
L’épisode met ainsi en lumière plusieurs réalités dérangeantes. Le Sud global n’agit pas comme un bloc uni mû par des principes, mais comme un ensemble d’États arbitrant en permanence entre discours moraux et accès au pouvoir. De même, l’élargissement des BRICS, souvent présenté comme un tournant historique vers un monde multipolaire, a surtout accentué les divergences internes du bloc. Loin de constituer un contrepoids structuré à l’hégémonie américaine, les BRICS apparaissent comme une coalition fragile, dont les membres restent profondément dépendants de leurs relations bilatérales avec Washington.
Le Board of Peace révèle enfin une vérité fondamentale des relations internationales contemporaines. L’ordre mondial n’est pas façonné par les slogans, les déclarations de solidarité ou les proclamations en faveur du multilatéralisme, mais par des calculs d’intérêts, de rapports de force et d’accès aux centres de décision. À Davos, le mythe d’un front anti-hégémonique cohérent s’est fissuré. Derrière le discours sur la multipolarité, c’est un monde profondément transactionnel qui est apparu au grand jour.
📌 HALALIS INSIGHT
L’épisode du Board of Peace montre que, faute de bâtir leurs propres institutions crédibles et efficaces, de nombreux pays du Sud et du monde musulman restent contraints d’opérer dans des cadres définis par d’autres. Tant que cette dépendance structurelle perdurera, les discours sur l’indépendance stratégique et la multipolarité resteront largement symboliques.







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