Dans un pays sous sanctions, marqué par une forte instabilité politique et une crise monétaire durable, les cryptomonnaies sont devenues, pour une partie des Iraniens, un moyen de préserver de la valeur et de conserver une marge de liberté financière. Plusieurs signaux convergent: une chute spectaculaire du rial depuis le retour des sanctions américaines en 2018, une inflation qui reste élevée, et une montée des tensions régionales.
Une analyse récente de Chainalysis estime que l’écosystème crypto iranien a atteint plus de 7,78 milliards de dollars en 2025, tout en soulignant trois dynamiques qui comptent pour comprendre ce marché: des pics d’activité liés aux chocs politiques, une présence croissante de réseaux associés aux Gardiens de la Révolution (IRGC), et une recherche explicite de refuge via le bitcoin lors d’épisodes de contestation et de restrictions d’accès à internet.
La blockchain comme baromètre d’instabilité
L’idée n’est pas que la crypto “cause” la crise, mais qu’elle la reflète. Lorsque l’incertitude augmente, beaucoup cherchent des sorties: dollar, or, et désormais crypto. Reuters rappelait déjà en 2025 que le rial avait perdu plus de 90% de sa valeur depuis 2018, et que la population se tournait davantage vers des actifs perçus comme plus stables, dont les cryptomonnaies.
Chainalysis observe des pics d’activité on-chain autour de chocs précis. L’exemple le plus souvent cité est l’attentat de Kerman en janvier 2024 lors d’une cérémonie commémorative, puis l’escalade régionale à l’automne 2024, lorsque l’Iran a lancé une attaque par missiles contre Israël.
Dans leur lecture, ces pics traduisent un réflexe de protection: quand la situation devient imprévisible, la demande de rails financiers alternatifs augmente.
L’IRGC et la “capture” de la cryptosphère iranienne
La partie la plus sensible du rapport concerne le rôle des Gardiens de la Révolution. Chainalysis affirme que l’activité on-chain associée à des adresses reliées à l’IRGC représente environ la moitié de la valeur reçue dans l’écosystème iranien au quatrième trimestre 2025. Le rapport évoque aussi des volumes reçus par ces adresses dépassant 2 milliards de dollars en 2024 et plus de 3 milliards en 2025.
Point essentiel: Chainalysis précise qu’il s’agit d’une estimation “par le bas”, car elle repose sur des portefeuilles déjà identifiés via des désignations et enquêtes publiques. Autrement dit, si des réseaux utilisent des sociétés écrans ou des wallets non attribués, ils ne sont pas nécessairement comptés.
Cette dynamique est cohérente avec une tendance plus large: les autorités américaines ajoutent de plus en plus d’adresses crypto à leurs désignations, y compris dans des dossiers liés à l’IRGC ou à des réseaux associés.
Le bitcoin comme “actif de protestation” et de fuite
Le troisième point est le plus parlant sur le plan social. Chainalysis compare une période “avant protestations” (1er novembre au 27 décembre 2025) à la période du 28 décembre 2025 au 8 janvier 2026, date à laquelle un blackout internet national a été signalé. Ils constatent une hausse des transferts vers des wallets personnels et, surtout, une augmentation nette des retraits depuis des plateformes iraniennes vers des adresses bitcoin non attribuées, ce qui ressemble à un mouvement de mise à l’abri en self custody.
Ce point prend encore plus de poids quand on le relie à la crise monétaire: fin janvier 2026, plusieurs sources de presse décrivaient un rial à des niveaux records sur le marché parallèle, autour de 1,5 à 1,6 million pour un dollar, dans un contexte de contestation et de répression.
Dans un environnement où l’État peut contrôler l’accès au système bancaire, restreindre les transferts et couper internet, le bitcoin attire précisément pour deux raisons: la possibilité de détenir soi-même l’actif, et la possibilité de transférer de la valeur sans dépendre d’une infrastructure bancaire locale. Amnesty International a d’ailleurs documenté l’usage de coupures d’internet comme instrument de contrôle pendant cette séquence.
Ce que cela change pour les musulmans investisseurs et observateurs
Ce dossier rappelle une réalité utile: la crypto n’est pas seulement un sujet de rendement ou de technologie. Dans certains pays, c’est un thermomètre politique, parfois un outil de survie, et parfois aussi un canal de financement pour des acteurs étatiques ou para-étatiques. L’ambivalence est totale.
Le même réseau peut, selon les cas, servir à protéger une famille contre l’effondrement monétaire, ou à contourner des sanctions au profit d’organisations impliquées dans des opérations militaires et de sécurité. C’est exactement là que l’analyse éthique et la vigilance deviennent indispensables, au-delà des slogans “pro crypto” ou “anti crypto”.
💬 Comprendre à 16 ans
Quand une monnaie s’effondre et que les gens ont peur que leurs économies disparaissent, ils cherchent une solution de secours. Certains achètent des dollars ou de l’or. D’autres achètent du bitcoin et le gardent dans un portefeuille personnel, parce qu’ils pensent pouvoir le protéger du contrôle de l’État. En même temps, des groupes puissants peuvent aussi utiliser la crypto pour déplacer de l’argent discrètement. Donc la crypto peut être, à la fois, un gilet de sauvetage pour des citoyens et un outil pour des réseaux dangereux.







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