Les terres rares occupent aujourd’hui une place stratégique dans l’économie mondiale. Elles sont essentielles aux technologies numériques, à la transition énergétique, aux véhicules électriques et à de nombreuses applications industrielles. Leur importance croissante attire naturellement l’attention des investisseurs, y compris musulmans, qui cherchent à comprendre si et comment il est possible de s’exposer à ce secteur tout en respectant les principes de la finance islamique.
Pour répondre à cette question, il est indispensable de distinguer la nature de l’actif lui-même des structures financières à travers lesquelles l’investissement est réalisé. En finance islamique, ce n’est pas le thème économique qui est jugé en premier lieu, mais la manière dont la valeur est détenue, financée et exploitée.
Comment le droit musulman classe les terres rares
Dans la littérature classique du droit musulman, les juristes ont traité des ma’adin, c’est-à-dire des ressources minérales extraites de la terre pour leur valeur. Ces discussions se sont développées dans des contextes historiques où les minerais les plus connus étaient l’or, l’argent et les pierres précieuses. Il est donc normal que les ouvrages anciens ne mentionnent pas explicitement des ressources modernes comme les terres rares, qui n’étaient ni identifiées ni comprises comme un groupe distinct à l’époque.
Toutefois, cette absence de référence explicite ne signifie pas absence de cadre juridique. Les juristes musulmans n’ont pas raisonné à partir de listes fermées de substances, mais à partir de critères généraux. Selon les différentes écoles de droit, les ma’adin sont décrits comme ce qui existe dans la terre par création divine, ce qu’Allah a placé dans le sol ou fait émerger, ou encore comme des substances de valeur extraites de leur lieu naturel, à condition qu’elles ne soient pas d’origine biologique.
Ces formulations convergent vers une définition commune : est considéré comme ma’adin tout ce qui provient de la terre, n’est pas issu du vivant et possède une valeur reconnue. La qualification ne dépend donc pas du nom du matériau, mais de son origine, de son mode d’extraction et de son utilité économique. À ce titre, les terres rares entrent clairement dans cette catégorie. Elles sont extraites du sol, ne sont pas biologiques et jouent aujourd’hui un rôle économique majeur. Il n’est donc pas nécessaire de créer une nouvelle catégorie juridique pour les intégrer au droit musulman.
Les juristes classiques ont également proposé des classifications descriptives des ma’adin. Ils distinguaient notamment les minéraux solides des minéraux liquides. Les terres rares existent sous forme solide, intégrées dans des minerais, et sont extraites par des opérations minières. Elles ne relèvent donc pas de la catégorie des ressources fluides comme le pétrole ou le bitume. Certains juristes ont aussi classé les minéraux selon la difficulté de leur extraction, en distinguant les ressources facilement accessibles de celles nécessitant un effort important et des infrastructures lourdes. De ce point de vue, les terres rares s’apparentent aux ressources dites « cachées », dont l’exploitation exige des moyens techniques et financiers considérables.
Le droit musulman s’est également intéressé à la question de la propriété des ressources naturelles. Les juristes ont débattu de la propriété des ma’adin découvertes sur des terres privées, sur des terres sans propriétaire, ainsi que du rôle de l’autorité politique dans l’octroi de droits exclusifs d’exploitation. Ces discussions montrent que, dès l’époque classique, les ressources minières étaient perçues comme des biens sensibles, étroitement liés à l’intérêt général et au rôle de l’État.
Ces débats ne sont pas purement théoriques. Aujourd’hui encore, l’exploitation des terres rares repose presque toujours sur des licences étatiques, des concessions de long terme et des partenariats stratégiques. Les questions de propriété publique, de contrôle par l’État et d’accès exclusif restent donc centrales dans toute analyse sérieuse du sujet en finance islamique.
Les terres rares sont-elles licites en elles-mêmes ?
Sur le plan juridique, les terres rares ne posent aucun problème en tant qu’actifs. Elles entrent dans la catégorie des ma’adin reconnue par le droit musulman et ne sont associées à aucune interdiction intrinsèque. La difficulté ne réside donc pas dans la nature du métal, mais dans la manière dont l’investisseur s’y expose.
C’est un point fondamental : en finance islamique, un actif peut être parfaitement licite en soi tout en étant intégré dans des structures financières incompatibles avec la Shariah.
Comment investit-on concrètement dans les terres rares ?
Dans la pratique, l’investisseur particulier n’achète presque jamais des terres rares physiques. Contrairement à l’or ou à l’argent, il n’existe pas de marché de détail standardisé permettant une détention simple et directe. Les terres rares sont avant tout des intrants industriels, échangés via des contrats spécialisés entre acteurs du secteur.
L’exposition au secteur se fait donc principalement de manière indirecte. Une première voie consiste à investir dans des sociétés cotées actives dans l’extraction, le raffinage ou la transformation des terres rares. Ces entreprises peuvent sembler offrir une exposition directe au thème, mais du point de vue de la finance islamique, chacune doit être analysée individuellement. Les entreprises minières sont souvent fortement endettées, recourent à des financements conventionnels et peuvent être exposées à des activités sensibles, notamment dans le domaine de la défense.
Une autre voie couramment évoquée est celle des ETF thématiques consacrés aux terres rares ou aux métaux stratégiques. Ces produits sont souvent présentés comme la solution la plus simple pour s’exposer au secteur. En réalité, ils soulèvent plusieurs limites importantes pour un investisseur musulman. Ils répliquent des indices boursiers sans filtrage Shariah, incluent des entreprises aux structures financières non conformes et ne disposent d’aucune gouvernance islamique. Pour un investisseur basé en France, leur accès est en outre souvent limité par des contraintes réglementaires. Ces ETF sont donc surtout utiles pour comprendre la structure du marché, plutôt que comme solutions d’investissement immédiatement compatibles avec la finance islamique.
Enfin, certaines expositions peuvent exister à travers des investissements privés, des participations dans des projets spécifiques ou des structures sur mesure. Ces approches, bien que moins accessibles au grand public, permettent en théorie une meilleure maîtrise de la structure financière, de la gouvernance et du partage des risques, qui sont des éléments centraux en finance islamique.
La logique de la finance islamique : la structure avant le secteur
Un principe fondamental de la finance islamique est qu’elle ne juge pas un investissement à partir d’un thème ou d’un récit économique, mais à partir de sa structure réelle. Ce qui importe, ce sont les modalités de financement, la répartition des risques, la nature des revenus et la réalité de la propriété.
Dans le cas des terres rares, les problématiques récurrentes concernent moins le métal lui-même que les montages financiers utilisés : recours massif à l’endettement à intérêt, revenus financiers non conformes, exposition à des instruments dérivés ou à des activités sensibles. Un secteur peut être stratégique et économiquement utile tout en étant structuré d’une manière incompatible avec les principes de la Shariah.
Que doit retenir l’investisseur musulman ?
Les terres rares ne sont ni interdites par nature ni automatiquement compatibles avec la finance islamique. Elles illustrent une réalité essentielle : la conformité dépend du « comment » bien plus que du « quoi ». L’investisseur musulman doit donc faire preuve de discernement, éviter les raccourcis et s’intéresser à la structure réelle des investissements proposés.
Dans de nombreux cas, des approches plus ciblées, plus transparentes et mieux structurées offrent une exposition plus cohérente avec les principes islamiques que les produits standardisés largement diffusés sur les marchés.
Cet article s’appuie sur des travaux et analyses en fiqh appliqué par Mufti Billal Omarjee.







Laisser un commentaire