Pendant l’ère soviétique, Moscou contrôlait la plus grande flotte de pêche au monde. Des milliers de chalutiers industrialisés assuraient une part essentielle de l’apport en protéines de la population tout en générant des devises étrangères indispensables à l’économie soviétique. Aujourd’hui encore, bien que la Russie soit dépassée par la Chine, elle modernise sa flotte et cherche de nouveaux espaces halieutiques — une priorité stratégique renforcée par les sanctions occidentales qui ont restreint ses marchés. C’est dans ce contexte de compétition internationale pour les ressources et de besoin de devises étrangères que s’inscrit la « Grande Expédition Africaine » lancée par la Russie depuis Kaliningrad en août 2024. Elle a été présentée comme une mission scientifique destinée à aider les gouvernements africains à cartographier leurs stocks de poissons. Pourtant, comme le révèle l’enquête de Bloomberg, cette opération porte en réalité des ambitions géopolitiques, économiques et stratégiques beaucoup plus profondes. Elle se déroule dans un contexte où les eaux ouest-africaines figurent parmi les plus épuisées au monde, où les communautés côtières s’effondrent sous la raréfaction du poisson, et où les flottes européennes et chinoises ont alimenté une frustration grandissante. Moscou vient s’insérer directement dans ce vide.
L’expédition a mobilisé trois navires — l’Atlantniro, l’Atlantida et le Kruzenshtern — et a opéré pendant des mois le long des côtes de Mauritanie, du Maroc, du Sénégal, de la Sierra Leone et bien au-delà. Officiellement, il s’agissait d’une coopération scientifique. Mais les responsables russes n’ont jamais caché leur intention d’accroître l’accès maritime du pays à un moment où les sanctions consécutives à la guerre en Ukraine l’obligent à réorienter ses alliances. Comme pour l’or, les diamants ou le pétrole, la pêche devient un nouveau vecteur d’expansion russe sur le continent. L’objectif est double : sécuriser des ressources alimentaires et ouvrir de nouveaux marchés d’exportation, avec des ventes de poissons russes qui devraient atteindre 6 milliards de dollars cette année.
Pour les communautés côtières africaines, notamment au Sénégal, en Mauritanie et en Sierra Leone, la présence étrangère est une vieille blessure. Elles dénoncent depuis longtemps les effets destructeurs des flottes européennes, chinoises et, autrefois, russes. À Joal-Fadiouth, au Sénégal, les stocks se sont effondrés, les usines ferment et des pêcheurs affirment que leur métier pourrait disparaître d’ici cinq ans. Plus de 50 % des stocks de poissons entre Gibraltar et l’embouchure du fleuve Congo sont désormais biologiquement non durables selon la FAO, ce qui représente un risque direct pour la sécurité alimentaire de la région. La colère provoquée par ces pratiques a déjà déclenché des crises politiques. Les énormes navires-usines russes arrivés en 2011 — qualifiés de « véritables aspirateurs » par les pêcheurs — ont contribué à des manifestations massives qui ont précipité la chute du président Abdoulaye Wade.
Cette fois, Moscou revient avec un discours plus subtil. Le Kremlin se présente comme un partenaire fiable répondant aux demandes de « sécurité alimentaire » de ses amis africains, en contraste avec l’Union européenne et la Chine accusées d’avoir vidé les mers africaines. Les responsables russes insistent aussi sur les liens historiques de l’ère soviétique, rappelant que de nombreux chercheurs africains en sciences marines ont été formés en URSS. Et à chaque escale, les accords de pêche se sont multipliés : le Maroc a accordé aux navires russes le droit d’opérer sur l’ensemble de la côte atlantique, tandis que la Sierra Leone négocie un partenariat pouvant accueillir jusqu’à vingt navires russes, en échange d’investissements dans ses ports et équipements frigorifiques.
Pourtant, les inquiétudes persistent. Des ONG environnementales classent la Russie parmi les pays les plus à risque en matière de pêche illégale, non déclarée et non réglementée. Les données collectées lors de l’expédition servent déjà à réorienter les activités commerciales russes vers de nouvelles zones africaines, ouvrant la voie à une présence beaucoup plus importante dans les années à venir. Au Sénégal, les autorités se gardent bien de confirmer tout accord en préparation, conscientes du potentiel explosif du sujet. Les pêcheurs locaux redoutent qu’une nouvelle arrivée de navires russes — même sous couvert de science — ne détruise irrémédiablement les derniers stocks. « Nous pensions la bataille gagnée », confie un pêcheur. « Les laisser revenir serait une catastrophe ».
L’Union européenne, de son côté, peine toujours à redorer son image. Ses accords de « pêche durable » sont critiqués pour privilégier les flottes européennes tout en négligeant les besoins des communautés locales. Certains navires européens ont été surpris en train de pêcher hors zones autorisées ou de changer de pavillon pour échapper à la surveillance. L’exaspération a conduit le Gabon à rompre son partenariat avec l’UE après 18 ans, et le Sénégal à laisser expirer le sien en 2024. Des réseaux pro-russes en ligne amplifient désormais ces tensions, dépeignant Moscou comme un libérateur face à l’« exploitation silencieuse » de l’Occident After Gold and Diamonds, Russia.
Dans ce contexte, la diplomatie halieutique de la Russie doit être comprise comme un instrument stratégique à part entière. En fournissant expertise scientifique, investissements portuaires, promesses de développement industriel et engagement politique, Moscou utilise la pêche comme porte d’entrée vers une coopération plus large — militaire, économique et diplomatique. La « Grande Expédition Africaine » marque ainsi une nouvelle phase dans la compétition mondiale pour les ressources maritimes africaines, au moment même où ces ressources atteignent leurs limites biologiques et où les enjeux de sécurité alimentaire n’ont jamais été aussi pressants.







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