L’image d’Alon Nitzan, négociateur israélien, étreignant le Premier ministre qatari Mohammed bin Abdulrahman Al Thani lors de l’annonce de la trêve Israël-Hamas du 9 octobre, a marqué les esprits. À peine un mois plus tôt, Israël avait bombardé un quartier central de Doha, poussant le Qatar à dénoncer un « terrorisme d’État ». L’épisode a d’abord semé le doute : face à l’ambiguïté de la réaction américaine, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) allait-il s’éloigner de son allié traditionnel ?
Finalement, la tempête diplomatique s’est apaisée. Les États du Golfe n’ont pas cherché d’alternative au parapluie sécuritaire américain ; au contraire, ils ont coopéré étroitement avec Washington pour parvenir à la dernière trêve de Gaza. Fait inédit, l’administration Trump a déclaré qu’elle considérerait désormais toute attaque contre le Qatar comme une menace directe pour la sécurité des États-Unis — une promesse que Riyad espère désormais obtenir à son tour.
Une région à réinventer
Cette évolution illustre une réalité plus large : malgré leurs inquiétudes, les monarchies du Golfe ne comptent pas changer de camp. Ces deux dernières années, Israël a affaibli l’Iran et ses alliés, ouvrant un vide politique dans la région. Mais à force de miser sur la force militaire sans plan de reconstruction, Tel-Aviv a laissé la place à une diplomatie financière et politique conduite par le Golfe.
Pendant que l’armée israélienne menait sa guerre d’usure, les puissances du CCG — en particulier les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite — ont cherché à stabiliser leur environnement pour poursuivre leurs programmes internes, comme Vision 2030. L’objectif est clair : protéger leurs trajectoires économiques, réduire la dépendance au pétrole et se positionner comme pôles d’investissement et de médiation régionale.
Du rival iranien à la diplomatie de désescalade
Le Golfe n’a jamais cessé de voir l’Iran comme un concurrent, mais la normalisation saoudo-iranienne conclue en 2023 sous médiation chinoise a changé la donne. Après l’échec coûteux de la guerre du Yémen, le prince héritier Mohammed ben Salman a renoncé à l’aventurisme militaire pour se recentrer sur la construction de l’État. D’autres monarchies ont suivi, chacune élaborant sa propre version de Vision 2030 et cherchant à sortir des logiques de confrontation.
Ce repositionnement ne signifie pas une confiance retrouvée envers Téhéran. Les capitales du Golfe surveillent avec inquiétude l’influence grandissante de l’Iran dans la région, mais elles préfèrent désormais la contenir par la diplomatie, les alliances économiques et le pouvoir d’investissement, plutôt que par la confrontation directe.
Israël, de l’ordre sécuritaire à la révision permanente
Avant le 7 octobre 2023, Israël s’était positionné comme garant de la stabilité régionale et partenaire stratégique des États du Golfe dans la lutte contre l’« axe de la résistance ». Le pays avait normalisé ses relations avec les Émirats arabes unis et semblait proche d’un accord similaire avec Riyad. Parallèlement, il collaborait avec le Qatar pour maintenir à flot le régime de Gaza en finançant indirectement le Hamas.
Mais l’attaque du Hamas a tout bouleversé. En Israël, elle a fait voler en éclats l’illusion d’une sécurité durable. Le gouvernement de Benjamin Netanyahou a alors adopté une posture de « révision régionale » agressive, semblable à celle qu’il reprochait à l’Iran : extension militaire, refus de cesser le feu, occupation de territoires au Liban et en Syrie. Pour les États du Golfe, au contraire, l’urgence était de mettre fin à la guerre et d’éviter une contagion qui freinerait leurs ambitions économiques.
Le choc de Doha : un tournant stratégique
Les mois suivants ont été décisifs. Après une phase d’euphorie diplomatique au printemps 2025, le Golfe a vu son équilibre menacé : le Qatar a subi à la fois des frappes iraniennes et israéliennes, symbole d’une instabilité que ni Washington ni Tel-Aviv ne semblaient maîtriser.
Cette attaque sur Doha a provoqué un électrochoc à la Maison-Blanche : permettre ou minimiser une attaque israélienne contre un allié majeur revenait à miner la crédibilité américaine comme puissance protectrice. L’administration Trump a donc contraint Israël à présenter des excuses publiques et a accordé au Qatar une garantie de sécurité écrite et publique — une première pour un État du CCG. Ce geste a renforcé Doha et relégué les précédents signataires des Accords d’Abraham (EAU et Bahreïn) à un second plan, eux qui n’avaient pas obtenu de concessions comparables.
Le Golfe, nouvel investisseur-constructeur
Ce basculement politique s’est accompagné d’une offensive économique. Les États du Golfe ont investi 14 milliards de dollars dans la reconstruction de la Syrie en 2025 et promis plus de 150 millions de dollars au Liban l’année précédente. L’objectif est clair : utiliser la puissance financière du Golfe pour réduire l’influence iranienne et stabiliser des États affaiblis.
En contrepartie, ils ont demandé la levée de certaines sanctions américaines contre Damas et conditionné leur aide au désarmement du Hezbollah. Ces convergences ont produit un rare moment d’unité au sein du CCG, chaque capitale voyant dans la reconstruction une façon d’élargir sa sphère d’influence par la diplomatie économique.
Gaza, prochaine étape
Si la trêve actuelle tient, le Golfe se prépare à jouer un rôle central dans la reconstruction de Gaza. Le plan de paix actuellement discuté porte la marque de Doha, Riyad et Abou Dhabi, et a reçu le soutien explicite de Washington. Cette implication directe montre que les États du Golfe sont devenus des interlocuteurs incontournables pour toute « solution du lendemain ».
Cependant, leur marge de manœuvre reste fragile. Leur expérience en matière de reconstruction post-conflit est limitée et leur crédibilité dépend d’un environnement régional apaisé. Or, une simple escalade israélienne pourrait anéantir en quelques jours leurs efforts diplomatiques et économiques.
Israël, menace plus que partenaire ?
L’un des paradoxes du moment est que, pour de nombreux décideurs du Golfe, Israël apparaît aujourd’hui comme un facteur de risque plus sérieux que l’Iran. Avec son avantage militaire qualitatif et son soutien inconditionnel des grandes puissances, Israël est perçu comme un acteur capable de déclencher, seul, une crise régionale.
Les dirigeants du Golfe misent donc sur leur proximité avec Washington — et sur leur capacité à influencer le président Trump — pour freiner les ambitions israéliennes. Les pressions américaines récentes contre toute annexion de la Cisjordanie ou rupture du cessez-le-feu à Gaza vont dans ce sens : elles traduisent un glissement partiel de la diplomatie américaine vers la vision du Golfe.
Vers un « nouveau Moyen-Orient » ?
Le cabinet israélien a récemment baptisé la guerre des deux dernières années « guerre de la renaissance », signe de son ambition de remodeler la région. Mais, en réalité, ce sont les États du Golfe qui tiennent désormais le volant. Ils disposent de capitaux, d’influence diplomatique et d’une position centrale entre Washington, Pékin et Téhéran.
Leur défi est immense : transformer cette puissance d’investissement en stabilité réelle, reconstruire des sociétés dévastées sans reproduire les déséquilibres qui ont mené aux conflits, et faire en sorte que cette reconstruction serve un ordre plus juste et non une simple expansion d’intérêts économiques.
Analyse inspirée de Foreign Policy, « Can the Gulf Rebuild the Middle East ? », novembre 2025.







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