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Cachemire : quand les femmes portent le poids du climat

Dans les montagnes du Cachemire, la vie des femmes nomades se déroule au rythme des saisons et des glaciers. À Peer Ki Gali, un col du Pir Panjal reliant Poonch à Shopian, Asima Chaudhary, 20 ans, regarde son troupeau paître sur la pente ensoleillée. Elle appartient à la communauté Gujjar-Bakarwal, connue pour ses migrations saisonnières entre les plaines de Jammu et les prairies du Cachemire. Ces familles vivent encore au contact direct de la nature, mais les changements climatiques bouleversent peu à peu cet équilibre ancien.

L’eau qui disparaît

Il y a cinq ans, Asima puisait son eau dans une source proche de son abri de pierre et de boue, le dhoka. Aujourd’hui, elle marche plusieurs heures sur des sentiers raides pour remplir ses cruches. Les sources se tarissent, les pluies deviennent irrégulières, et la chaleur s’installe plus tôt dans l’année.
Pour ces femmes, chaque déplacement est une épreuve : chercher de l’eau, ramasser du bois, nourrir les bêtes et la famille. La moindre tâche du quotidien devient une lutte contre la fatigue et le temps.

Même l’intimité la plus élémentaire — se laver, préserver une hygiène minimale pendant les menstruations — devient un défi. « Il n’y a plus de point d’eau accessible. Ce manque nous épuise moralement », confie Asima.

Le fardeau invisible

Les Gujjar-Bakarwal forment une population de près d’un million et demi de personnes au Jammu-et-Cachemire. Les femmes y assument la charge la plus lourde : s’occuper du foyer, du bétail et souvent des malades. Elles contribuent presque rien aux émissions de carbone, mais en subissent les conséquences directes.

Le changement climatique ne détruit pas seulement les ressources naturelles, il fragilise la santé mentale. Les sécheresses, les glissements de terrain et les longues marches quotidiennes provoquent un stress chronique. « Les femmes vivent avec l’anxiété, la fatigue et parfois la dépression, mais elles n’ont ni les mots ni les services pour se faire soigner », explique le psychiatre Arif Maghribi, qui suit ces communautés nomades.

Selon une étude de la Jammu and Kashmir Policy Institute (2021), les femmes subissent de plein fouet cette double charge physique et psychologique. La raréfaction de l’eau et la perte des pâturages accentuent la pauvreté, la solitude et la détresse émotionnelle.

Le poids des responsabilités

Parmi elles, Samina Chaudhary, 18 ans, partage son temps entre le troupeau, les tâches domestiques et le soin de son jeune frère malade. « Certains soirs, je ne dors pas. Je pense à l’eau, aux bêtes, à mon frère… tout devient lourd », dit-elle.
Ces femmes portent le foyer comme on porte un monde : elles nourrissent, soignent, marchent, puis recommencent. Leur solidarité devient leur seule thérapie. Asima et Samina, voisines de montagne, se retrouvent souvent sur les sentiers pour parler, rire un peu, et briser le silence.

La maternité sous pression

Pour les mères, la charge est encore plus lourde. Rubeena Ali, 22 ans, se souvient de sa grossesse comme d’une épreuve : monter les pentes avec des seaux d’eau, cuisiner, veiller sur les animaux, le tout sans repos ni suivi médical. Après la naissance de son bébé, son mari est reparti avec la caravane, la laissant seule avec l’enfant. « Chaque jour, je ressens la chaleur, la fatigue, la peur de manquer d’eau. Tout s’accumule. Parfois, j’ai envie de disparaître, mais je dois continuer », confie-t-elle.

Pour ces femmes, le changement climatique n’est pas une idée abstraite : c’est une expérience physique et émotionnelle. L’épuisement se mêle à un sentiment d’injustice, celui de devoir survivre à une crise qu’elles n’ont pas créée.

Une urgence ignorée

Les experts alertent sur une crise de santé mentale qui traverse les populations indigènes et nomades. Selon le chercheur en bioéthique Anant Bhan, « les femmes vivant dans des environnements instables cumulent les risques : déplacements, perte de revenus, surcharge domestique, absence de soins ». Les plans d’adaptation climatique restent aveugles à cette dimension humaine.

Les médecins sur le terrain plaident pour des solutions concrètes : des unités médicales mobiles, sur le modèle des écoles itinérantes, capables d’accompagner les familles lors de leurs migrations saisonnières. Sans cela, la détresse restera invisible.

Porter l’eau, porter le monde

À Peer Ki Gali, le paysage est magnifique, mais la beauté cache une fatigue profonde. Les femmes du Cachemire portent littéralement l’eau, mais aussi la survie de leur communauté. Elles rappellent une vérité essentielle : le dérèglement climatique ne détruit pas seulement les écosystèmes, il fissure aussi les esprits.

Elles n’émettent presque rien, mais paient le prix le plus lourd — celui d’un monde qui change plus vite que leurs montagnes.

Adapté d’un reportage publié par Foreign Policy

📌 HALALIS INSIGHT
Les femmes comme Asima, Samina ou Rubeena incarnent la face invisible du changement climatique : celle du poids moral et non financier. Dans la vision islamique, la terre est un amānah, une responsabilité confiée à l’être humain. Oublier ceux et celles qui la protègent par leur endurance, c’est trahir cette confiance. Le soin de la planète commence par le soin des âmes qui la portent.

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