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La finance repensée pour les musulmans de France

Première partie : Les musulmans et la haine des riches

En septembre, Le Point faisait sa une sur un sujet aussi français que sensible : « Pourquoi la haine des riches ». Une question qui, au-delà de la provocation médiatique, touche à la psychologie profonde d’un pays façonné par la méfiance envers la réussite. Mais qu’en est-il des musulmans de France ? Ont-ils, eux aussi, hérité de cette hostilité culturelle envers l’argent et ceux qui en possèdent ?

Les chiffres le confirment : 64 % des Français jugent que les riches ne sont pas assez taxés et 66 % estiment que la société n’est pas assez égalitaire. Derrière ces opinions se cache une histoire longue, où la richesse n’a jamais été perçue comme neutre. La France s’est construite sur une morale catholique qui glorifiait la pauvreté et voyait dans la fortune une menace pour l’âme. « Mon seul adversaire, celui de la France, n’a jamais cessé d’être l’argent », disait le général de Gaulle. François Mitterrand, héritier de Jaurès et des capitalophobes du XIXᵉ siècle, y voyait « ce qui corrompt et pourrit jusqu’à la conscience des hommes ». De Balzac à Zola, la littérature a nourri cette aversion : le bourgeois est devenu le symbole de la corruption morale. En France, l’argent a une odeur ; et celui qui en détient trop devient vite suspect.

Le XIXᵉ siècle a donné une langue et des images durables à cette détestation du riche. La monarchie de Juillet a consacré la figure du bourgeois triomphant, tandis que le suffrage censitaire réservait le pouvoir politique aux plus aisés. Dans le même temps, la littérature naturaliste et réaliste a fait de l’argent un personnage moralement douteux : chez Balzac, Zola ou Flaubert, la réussite s’achète au prix de la corruption ou de la trahison. Les révolutions de 1848, la Commune de 1871 et l’essor du socialisme ont transformé ce soupçon en doctrine : la richesse privée fut assimilée à l’exploitation et le patronat à la domination. À la différence de l’Angleterre ou de l’Allemagne, où les syndicats se sont institutionnalisés, la France a cultivé une morale égalitaire hostile à la réussite ostentatoire. De là vient un réflexe populaire et républicain qui perdure : la fortune n’est pas un fait neutre, elle doit sans cesse se justifier.

À cette racine religieuse et sociale s’ajoute un idéal républicain né de la lutte contre les privilèges. Depuis 1789, la richesse s’est confondue avec l’injustice : posséder, c’était dominer. La République a sacralisé l’égalité au point d’en faire un absolu moral. Dans cet imaginaire, la réussite individuelle n’est acceptée que si elle se dissimule. L’aisance doit rester pudique ; l’afficher, c’est trahir l’esprit collectif.

Les musulmans de France, majoritairement issus d’anciennes colonies, évoluent dans ce même climat moral. Mais leur rapport à la richesse est encore plus complexe, car il porte les traces d’autres héritages. Dans le monde musulman colonisé, la résistance à l’Occident s’est souvent exprimée sous la forme d’une critique morale du capitalisme. En Inde, de nombreux penseurs anticoloniaux dénonçaient le profit et la spéculation comme instruments économiques de l’impérialisme. En Afrique du Nord, certaines confréries soufies ont répondu à la conquête française par une spiritualisation de la liberté : même si tout est perdu extérieurement, la vraie indépendance demeure intérieure. Cette idée d’un détachement moral face à la domination a durablement marqué les mentalités.

Après les indépendances, cette ascèse spirituelle a trouvé un prolongement politique dans le socialisme arabe. De Nasser au Caire à Boumédiène à Alger, la richesse privée fut assimilée à l’exploitation, et l’égalité devint le nouvel idéal moral. Ces quatre couches historiques – catholicisme français, XIXᵉ siècle anticapitaliste, ascétisme soufi et socialisme post-colonial – se sont entremêlées dans la conscience de nombreux musulmans de France.

Résultat : un rapport ambigu à la réussite. L’islam, en théorie, valorise la richesse licite et la considère comme une bénédiction à gérer avec justice. Mais le contexte français continue de moraliser la prospérité. Gagner de l’argent n’est pas un problème ; en avoir beaucoup, ou le montrer, en est un. La réussite tranquille est permise, la réussite assumée dérange.

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