Jamilda Khatun, réfugiée près de Cox’s Bazar au Bangladesh où vivent plus d’1 million de personnes, résume ainsi la situation : « Pas de nourriture, pas de santé, pas d’éducation, pas d’emplois. Seulement de l’insécurité et de l’incertitude. » Sa famille de huit personnes y vit depuis 2017, après l’exode depuis l’État de Rakhine (Myanmar) consécutif aux attaques de l’armée birmane contre la minorité musulmane rohingya.
Les conditions de vie, au Bangladesh comme pour ceux restés au Rakhine, étaient déjà très dures. Une série de revers récents aggrave la crise : le 30 septembre à New York, l’Assemblée générale de l’ONU tiendra une conférence « de haut niveau » sur les Rohingyas, la première du genre. Sans action rapide, la crise pourrait déstabiliser toute la région.
Financements en chute libre
Le problème le plus immédiat est la baisse des financements pour les camps de Cox’s Bazar. Les États-Unis, longtemps principal bailleur, ont fortement réduit leur aide dans le cadre du démantèlement de l’USAID : ils ont donné environ 300 millions de dollars l’an dernier, et le montant pour 2025 sera probablement bien inférieur. L’ONU estime les besoins à 934 millions de dollars cette année, dont seulement environ un tiers a été levé.
Les effets se voient déjà : environ 40 % des enfants sont malnutris, environ 25 % des femmes souffrent d’anémie. Des cliniques et des écoles ferment. Le Programme alimentaire mondial (PAM), seule source d’aide alimentaire, prévient que le carburant de cuisson sera épuisé d’ici le mois prochain et que les rations seront épuisées d’ici la fin de l’année.
Nouvelles arrivées et violences au Rakhine
Alors que l’argent manque, les arrivées augmentent : depuis début 2024, plus de 150 000 personnes supplémentaires ont gagné Cox’s Bazar, la plus forte vague depuis des années. Beaucoup fuient les combats entre la junte birmane et l’Arakan Army (AA), l’une des milices ethniques en guerre contre le gouvernement. L’AA, qui contrôle désormais la majeure partie du Rakhine et représente la majorité bouddhiste de l’État, est accusée d’attaques contre les Rohingyas, dont un massacre ayant fait des centaines de morts dans un village l’an dernier. L’ONU lui attribue de « nombreux abus et violations ». L’AA dément viser les Rohingyas en tant que tels et affirme ne cibler que des militants armés.
Le Bangladesh à bout de souffle
Le Bangladesh, hôte réticent, perd la volonté d’aider. Sa politique intérieure a été bouleversée par une révolution l’an dernier. Dans la perspective d’une élection annoncée pour 2026 par le gouvernement intérimaire, des responsables promettent aux électeurs de renvoyer les Rohingyas au Myanmar, alors même que les arrivées continuent.
Certains au Bangladesh pensent accélérer le retour en soutenant des groupes rohingyas armés opérant depuis les camps. Ces milices, de longue date accusées de criminalité organisée (enlèvements, extorsions), mènent désormais des raids à travers la frontière pour attaquer l’AA. La misère des camps facilite le recrutement. Un porte-parole de l’ARSA (Arakan Rohingya Salvation Army) affirme que des personnes rejoignent ses rangs car elles « n’ont pas d’autre choix que d’assumer le destin des Rohingyas ». Mais davantage de violence n’est pas une solution : selon Thomas Kean (International Crisis Group), les combats entre Rohingyas armés et l’AA aggraveront les conditions au Rakhine et forceront plus de personnes à fuir vers le Bangladesh.
Une crise aux répercussions régionales
Les fuites périlleuses hors de Cox’s Bazar deviennent plus attrayantes. En mai, plus de 400 personnes sont mortes dans le naufrage d’un bateau dans le golfe du Bengale. Aucun pays ne semble disposé à accueillir des Rohingyas. En janvier, l’administration Trump a supprimé un programme de réinstallation qui avait permis à 16 000 Rohingyas de s’installer aux États-Unis depuis 2022. En mai, l’ONU a déclaré avoir reçu des rapports crédibles selon lesquels un navire de la marine indienne, expulsant des Rohingyas de Delhi, les aurait débarqués près d’une île du Myanmar et contraints à nager jusqu’au rivage.
Que faire ?
La priorité est de maintenir l’aide humanitaire à Cox’s Bazar : nourriture, eau, soins médicaux, et idéalement de meilleurs logements. Le Bangladesh interdit la construction de structures jugées permanentes et interdit aussi aux Rohingyas de travailler ; il devrait assouplir ces règles.
Réduire l’influence des groupes armés dans les camps faciliterait l’émergence de responsables politiques rohingyas compétents. Les gouvernements pourraient faire pression sur l’AA, désormais autorité de facto au Rakhine, pour améliorer la situation. La Chine, qui investit dans l’État et entretient des liens étroits avec l’AA, pourrait jouer un rôle important, si elle le souhaite. Le risque, toutefois, est que cette crise oubliée continue d’être largement ignorée.
Source : The Economist

Laisser un commentaire