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La finance repensée pour les musulmans de France

Linqto : quand la propriété est une illusion

La chute de la plateforme américaine Linqto a mis en lumière un mal plus profond que les simples risques liés à la crypto. Derrière une promesse d’investissement démocratisé, des milliers de particuliers pensaient avoir acheté des actions d’entreprises prestigieuses comme Ripple ou SpaceX. En réalité, ils ne possédaient… rien.

Pas de certificats d’action, pas de dividendes, pas de droits de vote, aucun moyen de faire valoir leur propriété. Ce qu’ils avaient reçu ? Une exposition indirecte, floue, à des actifs détenus en coulisses par des intermédiaires — sans droits exécutoires ni recours juridique.

En juillet 2025, Linqto a affirmé publiquement qu’elle détient toujours 4,7 millions d’actions Ripple, et Ripple a reconnu cette détention. Mais cela ne règle pas la vraie question : les investisseurs eux-mêmes ont-ils un droit sur ces actions ? La réponse semble être non.

Ce que dit la finance islamique : pas de propriété réelle, pas de contrat valide

Du point de vue de la Sharia, le problème est fondamental. Comme le rappelle Mufti Billal Omarjee :

« En islam, une transaction est invalide si elle ne repose pas sur une propriété réelle (milkiyyah) clairement définie. Ce que vous achetez doit réellement vous appartenir, sinon la vente est nulle, même si elle est très bien présentée. »

Or, dans le cas de Linqto, les investisseurs ne détenaient ni les actions ni les droits associés. C’est ce que les juristes appellent un montage souri : une structure qui ressemble à une vraie participation, mais sans sa substance. Et cela, c’est non seulement risqué, mais aussi problématique au regard de la Sharia, qui interdit l’ambiguïté excessive (gharar) et la tromperie dans les contrats. »

La tokenisation n’est pas le problème – c’est même peut-être la solution

Contrairement à ce que certains pourraient penser, ce n’est ni la technologie blockchain, ni la tokenisation qui sont responsables de cet échec. Au contraire, quand elles sont bien conçues, ces technologies peuvent offrir exactement ce qui manque dans le cas Linqto : une propriété réelle, traçable, documentée.

Aujourd’hui, certaines plateformes comme Securitise (aux États-Unis) ou Swarm Markets (en Europe) ont mis en place des systèmes où chaque token représente une action réelle détenue chez un dépositaire réglementé. Ce sont des actions tokenisées, mais juridiquement valides, avec des droits exécutoires.

Dans le monde musulman aussi, des initiatives émergent. Des sukuk tokenisés sont en cours de développement dans certains pays comme en France, avec l’objectif d’ouvrir les marchés à plus de transparence, d’efficacité, et d’inclusion.

« La jurisprudence islamique permet la tokenisation d’actifs, à condition que les tokens représentent une propriété réelle, que l’actif sous-jacent soit licite, et que le vendeur en soit réellement propriétaire au moment de la vente », explique Mufti Billal Omarjee.

Une alternative plus éthique : le modèle wakala sans KYC

L’un des problèmes du modèle Linqto, c’est qu’il s’appuie sur des structures opaques, avec peu ou pas de lien juridique entre l’investisseur et l’actif réel. Une solution plus proche des principes islamiques — et mieux adaptée à l’univers de la finance décentralisée (DeFi) — serait de construire un système basé sur la wakala, c’est-à-dire un mandat.

Dans ce modèle, une plateforme réglementée jouerait le rôle de wakil (mandataire), et achèterait des actions licites au nom des investisseurs. En retour, les investisseurs recevraient un token qui représente leur part réelle de propriété dans le portefeuille. Ce token ne serait pas une simple promesse, mais une preuve juridique et islamique de propriété.

Ce modèle évite d’imposer un processus KYC intrusif (collecte de données personnelles), ce qui le rend plus compatible avec les valeurs de protection de la vie privée. Et grâce aux smart contracts, les dividendes ou gains peuvent être distribués automatiquement, de façon transparente et équitable.

Mais attention : ce type de structure pose un vrai défi juridique. Si le wakil est le seul propriétaire légal, que se passe-t-il si la plateforme fait faillite ou agit de façon malhonnête ? Sans contrat solide — on-chain ou off-chain — les droits de l’investisseur risquent de ne pas être protégés.

« Une solution shariah-compliant doit garantir une voie de recours claire, avec des droits juridiquement défendables. Sinon, on retombe dans le flou d’une structure trompeuse, comme chez Linqto », précise Mufti Billal.

Un modèle encore plus avancé : preuve d’identité sans divulgation

Un autre modèle, actuellement en développement, permettrait aux utilisateurs de prouver leur éligibilité sans jamais révéler leur identité. Cela repose sur une technologie appelée preuve à divulgation nulle, ou zero-knowledge proof (ZK).

Voici comment cela fonctionne : une plateforme tokenise un portefeuille d’actifs réels. Les utilisateurs connectent leur portefeuille crypto, et envoient une preuve ZK qui démontre, par exemple, qu’ils ont plus de 18 ans, qu’ils ne sont pas dans un pays sanctionné, ou qu’ils ont déjà été validés par une entité de confiance — sans jamais révéler leur nom ou leur adresse.

Cette vérification est faite une seule fois par une entité appelée Identity Keeper, qui délivre une attestation privée stockée dans le portefeuille de l’utilisateur. Par la suite, à chaque transaction, seule une preuve mathématique est envoyée, pas les données personnelles.

Le smart contract, qui gère le token, valide ou rejette l’achat en fonction de cette preuve. Si c’est validé, l’utilisateur reçoit un token représentant une part réelle du portefeuille. Les revenus sont ensuite distribués automatiquement, et les actifs sont sécurisés via un SPV (structure de portage) ou un dépositaire réglementé.

Des projets comme Hinkal, zkPass ou Sismo expérimentent déjà ces approches. Elles offrent une possibilité révolutionnaire : créer un système éthique, conforme aux régulations, et respectueux de la vie privée.

« Tant que le token représente une propriété réelle, que les droits sont exécutoires, et que l’activité sous-jacente est licite, un tel modèle est conforme à la shariah — même sans identité visible », explique Mufti Billal.

Conclusion

L’affaire Linqto n’est pas un échec de la technologie. C’est un échec de structure, de transparence, et de justice contractuelle. En islam, la finance n’est pas qu’une question de performance — elle repose d’abord sur des principes : propriété réelle, équité, et clarté.

Quand elle est bien pensée, la tokenisation peut renforcer ces principes. Elle peut apporter plus de transparence, de traçabilité, et d’accès — tout en restant fidèle à l’éthique islamique.

Qu’il s’agisse d’actions tokenisées, de modèles décentralisés basés sur la wakala, ou de systèmes à preuve ZK, les outils existent pour construire une finance islamique digitale, juste, moderne et sécurisée. Il ne reste qu’à les utiliser avec rigueur.

Adapté d’un article original en anglais rédigé par Mufti Billal Omarjee.

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