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Les effets de la famine : étude de l’impact de la privation alimentaire

Dans les années 1940, alors que la guerre faisait rage en Europe et au-delà, un physiologiste américain comprit que la famine allait inévitablement suivre – or, les connaissances scientifiques sur ses effets étaient minces. Ancel Keys, professeur à l’université du Minnesota et consultant pour le ministère de la guerre américain, saisit l’occasion de combler ce vide.

En 1944, avec le psychologue Josef Brozek, il recruta 36 hommes en bonne santé, prêts à être observés, mesurés, interrogés et évalués alors qu’ils subiraient d’abord la faim, puis un retour progressif à une alimentation normale. L’étude de la faim du Minnesota devint une enquête de référence sur les effets de la privation alimentaire extrême sur le corps, l’esprit et le psychisme humain.

Aux côtés des récits de famine au Bengale ou de la Shoah, cette étude a contribué à fonder une science de la faim qui reste terriblement pertinente aujourd’hui. Mardi dernier, un organisme soutenu par l’ONU chargé de surveiller la sécurité alimentaire alertait sur des « décès liés à la faim, à la malnutrition et à la maladie » dans la bande de Gaza, affirmant que le territoire était au bord de la famine. Plus de 20 000 enfants y ont été traités pour malnutrition aiguë, et au moins 16 sont décédés.

La faim abîme l’homme jusque dans sa dignité

Les volontaires de Keys, tous objecteurs de conscience, avaient répondu à un appel patriotique intitulé : « Allez-vous vous affamer pour qu’ils soient mieux nourris ? » Pendant les trois premiers mois, les hommes, logés dans le laboratoire de Keys, consommaient environ 3 200 calories par jour. Ils devaient marcher 35 kilomètres par semaine et tenir un journal. Tout au long de l’étude, Keys mesurait leur poids, leur taille, leur force physique ; il effectuait des radiographies, des tests sur tapis roulant, des analyses de sang, ainsi que des tests d’intelligence et de personnalité.

Puis, pendant six mois, l’apport calorique fut réduit de moitié, réparti sur deux repas simples par jour composés principalement de pain grillé et de pommes de terre. Les hommes perdirent en moyenne un quart de leur poids corporel et 40 % de leur masse musculaire ; ils devinrent faibles, irritables, repliés sur eux-mêmes. Ils souffraient de vertiges, de chevilles enflées, d’anémie, de perte de cheveux, de baisse de libido, de changements cutanés et d’acouphènes ; ils avaient froid même en été, et abandonnèrent leurs études.

Leur fréquence cardiaque et leur tension artérielle diminuèrent, remettant en cause l’idée selon laquelle ces paramètres seraient fixes. Ils devinrent obsédés par la nourriture (trois d’entre eux devinrent cuisiniers après l’expérience). Trente-deux des trente-six participants allèrent jusqu’au bout.

Se réalimenter : une épreuve tout aussi dangereuse

Pendant les trois derniers mois, les chercheurs augmentent progressivement les apports caloriques. Mais là encore, les volontaires souffrent. Certains mangent jusqu’à vomir, incapables de s’arrêter. D’autres développent des compulsions alimentaires qui les suivront durant des années. La transition de la faim vers l’abondance perturbe profondément l’équilibre du corps et de l’esprit.

Ce phénomène a un nom : le « syndrome de renutrition inappropriée ». Observé aussi chez les survivants des camps de concentration et les anciens prisonniers de guerre, il peut être fatal. Un corps privé de nutriments pendant trop longtemps ne supporte pas un retour soudain à la nourriture. L’équilibre des fluides et des électrolytes se dérègle, provoquant des troubles cardiaques, respiratoires ou neurologiques.

Keys et ses coauteurs rassemblèrent leurs conclusions dans The Biology of Human Starvation, publié en 1950, encore régulièrement cité aujourd’hui dans le cadre des recherches sur les troubles alimentaires.

Une science ignorée face à la famine moderne

Aujourd’hui, ces leçons ne sont toujours pas prises au sérieux. Nombre de personnes affamées consomment bien moins de la moitié des calories dont elles ont besoin. Lorsque le glucose provenant de l’alimentation régulière est épuisé, le corps affamé se retourne progressivement contre lui-même, puisant dans les graisses, puis les protéines, y compris dans les muscles. Si nous sommes biologiquement adaptés à des périodes de privation, la faim prolongée fragilise les tissus essentiels à la survie, notamment le cœur, et rend le corps plus vulnérable aux maladies.

Les études suggèrent qu’un adulte peut survivre environ deux mois sans manger, à condition de boire de l’eau. La situation est bien plus critique chez les enfants, en particulier au cours des 1 000 premiers jours de vie, période où la faim affecte gravement la croissance, le développement cérébral et l’immunité. La famine impacte également les générations à naître : les enfants de mères sous-alimentées ont plus de risques de développer de l’obésité et du diabète.

Ancel Keys, décédé en 2004 à l’âge de 100 ans, est également connu pour avoir conçu les rations de l’armée américaine et pour avoir établi le lien entre cholestérol et maladies cardiovasculaires. Il formulait aussi des observations d’ordre politique qui résonnent encore aujourd’hui. Un article du Journal of Nutrition rappelle qu’il soulignait l’impact dramatique de la faim sur la personnalité et l’attitude mentale, et affirmait que la démocratie et la construction nationale étaient impossibles dans une population sous-alimentée.

Alors qu’il observait la faim transformer des hommes en bonne santé en fantômes vivants, sans espoir, Keys comprit que la famine est autant une question politique qu’un phénomène biologique.

Adapté d’un article d’Anjana Ahuja publié dans le Financial Times

📌 HALALIS INSIGHT

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Dans notre tradition, priver un être humain de nourriture ou d’eau n’est pas seulement une faute morale : c’est un crime en droit islamique. Le calife Ali Ibn Abi Talib (r), puis les dirigeants musulmans après lui, avaient institué une règle : même les prisonniers doivent recevoir de quoi se nourrir, se vêtir et se protéger du froid. L’imam Abu Yūsuf, rappelle que c’était la norme établie dès les premiers temps de l’islam.

Les savants sont unanimes : priver quelqu’un de nourriture jusqu’à sa mort est un homicide volontaire. L’imam al-Nawawi le précise : si une personne en détention est laissée sans eau ni nourriture pendant une durée connue pour causer la mort, alors le geôlier est juridiquement un meurtrier. Ce n’est pas une négligence, c’est un acte intentionnel puni par le droit.

Le Prophète ﷺ a illustré cette règle par une image bouleversante : une femme est entrée en enfer pour avoir enfermé un chat sans lui donner à manger ni le laisser se nourrir seul. Si telle est la sanction pour un animal, qu’en est-il d’un être humain, laissé à mourir de faim sous nos yeux ?

Aujourd’hui, dans les prisons secrètes, les zones de guerre ou les territoires assiégés, cette violence se répète. Elle n’est pas seulement une tragédie humanitaire, mais une violation grave des principes de justice établis par l’islam depuis ses débuts. Toute société qui tolère la famine organisée, même sous prétexte de guerre, s’éloigne de la miséricorde et de la justice qu’Allah exige de nous.

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