Parmi les pratiques évoquées autour du 10 Muharram, connu sous le nom de ‘Ashura’, on entend parfois qu’il serait recommandé de faire preuve de générosité envers sa famille ce jour-là. Offrir un bon repas, acheter quelque chose de spécial, augmenter les dépenses du foyer… cette habitude, bien que répandue dans certains cercles, fait l’objet de divergences parmi les savants.
Loin des polémiques, cet article propose un éclairage serein sur cette pratique : quelle est son origine ? est-elle fondée ? et comment les juristes l’ont-ils interprétée au fil du temps ?
Des avis divergents sur la dépense le jour de ‘Ashura’
La recommandation de dépenser pour sa famille le 10 Muharram repose sur un hadith populaire, rapporté sous plusieurs formulations. L’une dit :
« Celui qui est généreux envers sa famille le jour de ‘Ashura’, Allah sera généreux envers lui toute l’année. » Une autre version élargit la portée :
« Celui qui est généreux envers lui-même et sa famille le jour de ‘Ashura’, Allah lui accordera l’aisance durant toute son année. »
Ibn Taymiyya a rejeté l’ensemble des narrations relatives aux vertus spécifiques de cette journée, en affirmant qu’elles sont carrément inventées. Cette opinion a également été adoptée par d’autres savants tels qu’Ibn al-Jawzi et Ibn Tahir, qui ont tous trois considéré ce hadith comme forgé (mawdu’).
Cependant, cette position a été critiquée par d’autres érudits. Hafiz al-Iraqi a écrit spécifiquement pour répondre à Ibn Taymiyya, en défendant certaines chaînes de transmission comme étant acceptables. Des autorités comme al-Bayhaqi et al-Suyuti ont aussi jugé qu’il existe des versions valables.
Shaykh Yunus al-Jaunpuri , spécialiste renommé du hadith en Inde, a souligné que bien que certains grands savants comme Ibn Taymiyya et Ibn al-Jawzi aient considéré ces récits comme inventés, il reste difficile de trancher catégoriquement dans ce sens, car des figures majeures comme al-Bayhaqi et al-Suyuti les ont jugés acceptables. Selon lui, il n’est pas juste de qualifier ce hadith de totalement fabriqué alors que des autorités reconnues l’ont soutenu.
Mais Shaykh al-Albani a soutenu que malgré la faiblesse marquée de ses chaînes de transmission, cette pratique n’était pas connue des premières générations (salaf), et aucun des imams mujtahids n’y a fait référence ni ne l’a considérée comme recommandée.
Du côté des juristes (fuqaha’), plusieurs figures importantes de chaque école ont encouragé la générosité ce jour-là, notamment :
- Ibn Abidin chez les Hanafis,
- Ibn Hattab chez les Malikis,
- al-Khatib al-Shirbini chez les Shafi’is.
- al-Buhuti chez les Hanbalites,
Faut-il suivre cette pratique aujourd’hui ?
Face à cette diversité d’avis, il est important de garder une approche équilibrée. Même si certains savants ont rejeté catégoriquement le hadith, d’autres, tout aussi éminents, l’ont jugé acceptable. Et parmi les juristes, plusieurs l’ont intégré dans les pratiques recommandées, sans pour autant en faire une obligation.
Cela signifie que si une personne choisit de dépenser un peu plus pour sa famille ce jour-là, avec l’intention sincère de faire le bien, elle ne fait rien de blâmable. C’est une générosité qui reste dans l’esprit des enseignements islamiques, tant qu’elle n’est pas accompagnée de croyances erronées ou d’exagération.
À l’inverse, ceux qui préfèrent ne rien faire de particulier ce jour-là ne sont pas en tort non plus, car aucune preuve authentique ne rend cette pratique obligatoire ni centrale dans la religion.
Faut-il dépenser dans quelque chose de précis ce jour-là ?
Non, il n’existe aucune indication claire qui impose un type de dépense particulier le jour de ‘Ashura’. Ceux qui ont accepté la validité du hadith l’ont compris de manière générale : cela peut être un bon repas, un vêtement, un petit plaisir pour les enfants, ou tout simplement une forme d’attention matérielle envers sois et sa famille.
Il ne s’agit donc pas de suivre un rituel codifié, mais simplement de manifester une forme de générosité, selon ses moyens.
Est-ce que cette recommandation concerne uniquement la personne qui subvient aux besoins du foyer ?
Non, cette recommandation n’est pas limitée au principal soutien de famille. Toute personne capable de faire preuve de générosité le jour de ‘Ashura’ peut espérer la récompense mentionnée dans le hadith, même si elle n’est pas le chef de famille ou le responsable des dépenses habituelles.
Que ce soit un parent, un enfant adulte, un frère ou une sœur, chacun peut agir selon cette recommandation s’il en a les moyens, en offrant quelque chose à ses proches ou en contribuant à un moment de bien-être familial.
La parole du Prophète ﷺ est-elle une information ou une invocation ?
Certains savants ont aussi discuté du sens exact de la parole du Prophète ﷺ :
s’agit-il d’une information, affirmant qu’Allah accordera réellement la largesse à celui qui dépense ce jour-là ?
Ou bien est-ce une invocation, comme si le Prophète ﷺ disait : « Qu’Allah donne l’aisance à celui qui fait preuve de générosité » ?
L’imam Abul Hassan Ibn al-Qattan a expliqué que les deux interprétations sont possibles. Il se peut que ce soit une information véridique sur la récompense attachée à cet acte de générosité. Mais il est également envisageable que le Prophète ﷺ ait formulé une invocation de ce type :
« Qu’Allah accorde la largesse à celui qui fait preuve de générosité ce jour-là. »
Dans les deux cas, cela montre que l’intention de bien faire est encouragée.

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