Alors que les prix mondiaux du cacao ont triplé depuis 2023 à Londres et New York, les petits producteurs ivoiriens, qui assurent à eux seuls 40 % de l’approvisionnement mondial, peinent à en percevoir les bénéfices. Dans les villages autour de Daloa, les plantations sont vieillissantes, les maladies se multiplient, et les revenus stagnent. Le sol est « fatigué », dit Kouadio N’Guessan Yves, producteur de cacao dont les arbres ont été plantés par son grand-père.
En Côte d’Ivoire, les prix au producteur sont fixés par l’État à travers un système appelé « bocha ». Créé dans les années 1960 pour protéger les agriculteurs des fluctuations des marchés mondiaux, ce mécanisme fixe un prix à l’avance pour chaque saison, sans prendre en compte les hausses récentes des prix sur les marchés à terme. Résultat : un écart grandissant entre les cours internationaux et le prix réellement versé aux producteurs.
Le prix bocha est censé assurer 60 % des revenus d’exportation aux producteurs. Mais beaucoup affirment ne jamais voir les bénéfices des 40 % restants censés financer routes, engrais ou services agricoles. « Aujourd’hui, produire un kilo de cacao nous coûte plus cher que ce qu’on nous en paie », témoigne Yves, qui ne parvient plus à financer la scolarité de ses enfants.
Maladies, climat et sous-investissement
Les maladies comme le virus du swollen shoot et le champignon black pod ravagent les cultures, aggravées par les fortes pluies et les vagues de chaleur liées au changement climatique. Les agriculteurs manquent de moyens pour renouveler leurs plantations ou acheter engrais et pesticides. En conséquence, les rendements stagnent autour de 500 kg par hectare, très loin des performances observées ailleurs.
Politiques de prévente controversées
Le modèle économique en cause repose aussi sur la prévente. Le Conseil du Café-Cacao (CCC) vend à l’avance les récoltes futures à prix fixe, sans concertation avec les producteurs. En 2022 et 2023, malgré les alertes concernant les maladies, les autorités ivoiriennes et ghanéennes ont continué à vendre des quantités irréalistes. Les contrats ont été signés alors que la production réelle n’était pas au rendez-vous, entraînant un effet boule de neige sur les cours mondiaux.
Jonathan Parkman, analyste chez Marex, résume : « Les agriculteurs ivoiriens reçoivent 25 % de ce que perçoivent les autres producteurs de cacao dans le monde, à cause des erreurs de politique de vente de leur gouvernement. »
Quelques initiatives privées, mais insuffisantes
Des entreprises comme Tony’s Chocolonely tentent de compenser en payant un prix supérieur au tarif officiel. Le modèle dit du Living Income Reference Price intègre les coûts réels de production et les besoins de base des familles. Mais la demande reste trop faible pour généraliser ce modèle à l’ensemble des 1,2 million de producteurs ivoiriens.
Conséquences mondiales : une crise durable
La lenteur du cycle de production du cacao (plusieurs années pour qu’un arbre arrive à maturité) empêche une réponse rapide à la flambée des prix. Contrairement au soja ou au maïs, les volumes ne peuvent pas augmenter rapidement. D’autres pays producteurs, mieux organisés, profitent de la conjoncture tandis que la Côte d’Ivoire et le Ghana risquent de perdre des parts de marché.
« Si aujourd’hui vous cherchez à investir dans la transformation du cacao, la Côte d’Ivoire est tout en bas de la liste », conclut Parkman.







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