Chaque bulle financière laisse derrière elle des histoires absurdes qui deviennent le symbole d’une époque où la raison a cédé à la cupidité. On se souvient du site Pets.com, introduit en Bourse en 2000 malgré des revenus insignifiants, ou encore des tulipes vendues à prix d’or au XVIIᵉ siècle. Aujourd’hui, la technologie de l’intelligence artificielle semble engendrer ses propres légendes.
Récemment, des photos du patron de Nvidia, Jensen Huang, partageant un repas de poulet frit et de bière dans un restaurant de Séoul avec les dirigeants de Samsung et Hyundai ont suffi à déclencher une vague de spéculation. Bien que le restaurant en question, Kkanbu Chicken, ne soit pas coté, les actions de Kyochon F&B, un concurrent, ont bondi de près de 20 %, celles du producteur de volaille Cherrybro Co. ont atteint la hausse maximale autorisée de 30 %, et Neuromeka Co., fabricant de robots de friture, a elle aussi décollé.
Ces mouvements, liés à une simple photo virale, illustrent la manière dont certains investisseurs associent désormais toute entreprise, même vaguement reliée à l’IA, à une promesse de gains rapides. Et la Corée du Sud n’est pas une exception : dans le monde entier, les marchés s’enflamment au moindre lien, réel ou imaginaire, avec cette nouvelle ruée vers l’or numérique.
Un exemple plus frappant encore est celui de Bloom Energy, fabricant américain de piles à combustible. Son action a été multipliée par plus de dix en un an, atteignant une valorisation supérieure à 30 milliards de dollars — davantage que H&M, United Airlines ou KraftHeinz — alors que ses bénéfices avant impôt ne dépassent pas 83 millions de dollars.
Les analystes de Morgan Stanley parlent d’un secteur devenu « circulaire », où les entreprises d’IA s’achètent, se financent et se vantent mutuellement. Les fournisseurs investissent dans leurs propres clients, les clients participent au capital de leurs fournisseurs, et chacun enregistre les mêmes revenus dans ses comptes. Ce jeu d’écritures rend difficile la compréhension de la valeur réelle créée.
Les experts de la banque alertent sur plusieurs points :
- le financement croisé entre fournisseurs et clients fausse la perception du risque ;
- la dépendance à quelques grands acteurs concentre les dangers ;
- certaines opérations de rachat ou d’investissement masquent la véritable demande ;
- et de nouveaux mécanismes de financement hors bilan accentuent l’opacité du système.
Autrement dit, une grande partie de la croissance actuelle de l’IA repose sur un enchevêtrement financier dont la logique économique devient de plus en plus floue.
L’histoire retiendra peut-être ces épisodes de frénésie boursière comme on se souvient des tulipes hollandaises ou de la bulle Internet : des moments où l’avidité, la technologie et la contagion sociale ont effacé la frontière entre investissement et illusion.






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