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La finance repensée pour les musulmans de France

Boycotter Carrefour : symbole ou stratégie efficace ?

Depuis deux ans, Carrefour, l’une des plus grandes enseignes de distribution au monde, a réduit sa présence dans plusieurs pays arabes. Jordanie, Oman, Bahreïn et Koweït ont vu leurs hypermarchés fermer ou être rebrandés sous une nouvelle enseigne locale, HyperMax. Ces retraits ont relancé le débat sur le rôle des campagnes de boycott : succès économique, pression symbolique, ou simples ajustements stratégiques d’un groupe déjà fragilisé ?

Des difficultés structurelles avant le boycott

Bien avant que la vague de boycott ne s’organise à l’automne 2023, Carrefour faisait déjà face à un affaiblissement dans la région. La division distribution du groupe Majid Al Futtaim (MAF), détenteur de la franchise Carrefour au Moyen-Orient, a vu son chiffre d’affaires reculer de 11 % au premier semestre 2024, tandis que son EBITDA s’effondrait de près de moitié. Les causes tenaient à la baisse du panier moyen, à la faiblesse du pouvoir d’achat liée à l’inflation et aux crises géopolitiques, ainsi qu’à la concurrence croissante des enseignes locales et des formats discount. La rentabilité était donc fragilisée avant même que la pression politique ne s’intensifie.

Octobre 2023 : le déclencheur politique

La guerre à Gaza en octobre 2023 a servi de catalyseur aux campagnes de boycott. En novembre, des ONG et réseaux militants ont lancé une campagne internationale ciblant Carrefour pour ses liens commerciaux avec Israël. Dans plusieurs pays arabes, la mobilisation a rapidement pris de l’ampleur, entraînant une baisse de fréquentation des magasins et des appels à privilégier des alternatives locales.

Les fermetures successives

La chronologie des retraits reflète cette dynamique. En novembre 2024, Carrefour quitte la Jordanie, ses magasins étant aussitôt transformés en HyperMax. En janvier 2025, c’est au tour d’Oman de perdre ses hypermarchés Carrefour. En septembre 2025, Bahreïn puis le Koweït annoncent la fin de l’enseigne française. Officiellement, MAF justifie ces retraits par une stratégie de « localisation » et une volonté de mieux adapter son offre aux réalités régionales. Mais la simultanéité avec les campagnes de boycott laisse difficilement croire à une simple coïncidence.

Statu quo en Israël

Si Carrefour a cédé du terrain dans plusieurs pays arabes, sa présence en Israël n’a pas été remise en cause. Au contraire, les magasins franchisés opérés par Electra Consumer Products et Yeinot Bitan ont continué de se développer. Les rapports financiers publiés en 2024 et 2025 montrent des ventes comparables en hausse et un retour ponctuel à la profitabilité, malgré un endettement lourd. Carrefour a bien retiré certains produits de ses rayons dans les colonies, mais l’accord de franchise n’a jamais été remis en question. Cela souligne une réalité : le boycott n’a pas modifié la stratégie de Carrefour en Israël.

Un impact politique limité

Ainsi, même si Carrefour a dû fermer des magasins dans le monde arabe, rien ne prouve que cela ait contribué à alléger la souffrance des Palestiniens ou à peser sur le cours de la guerre. Aucune dynamique de lobbying internationale n’a émergé, et le retrait de Carrefour des marchés arabes n’a pas eu d’effet sur l’attitude du groupe vis-à-vis d’Israël.

Des conséquences locales ambiguës

Les critiques du boycott soulignent que ses conséquences immédiates se traduisent souvent par des pertes d’emplois pour les salariés locaux et par des pertes financières pour des investisseurs musulmans, sans affecter directement la stratégie globale des multinationales. Le cas Carrefour illustre ce paradoxe : ce sont les franchises de Majid Al Futtaim, société arabe, et leurs milliers d’employés qui ont subi les fermetures et les rebrandings, plutôt que Carrefour en Israël. Des situations similaires ont été observées ailleurs : le licenciement de plus de 2 000 employés chez Starbucks MENA en 2024, ou la fermeture de points de vente McDonald’s au Pakistan, ont touché d’abord des travailleurs locaux.

Les partisans du boycott rétorquent que ces coûts sociaux sont inévitables et que la responsabilité incombe aux multinationales elles-mêmes, qui ont choisi de maintenir leurs liens avec Israël malgré le risque. Pour eux, le boycott ne se mesure pas uniquement à l’aune d’emplois perdus ou conservés : son rôle est avant tout symbolique. Et d’ailleurs, si l’on considère qu’aucun emploi n’a réellement été perdu — comme certains le soutiennent en rappelant que les magasins fermés ont parfois été réouverts sous une autre enseigne — cela renforce l’argument des défenseurs du boycott. Dans ce cas, l’impact négatif sur les travailleurs serait nul, et il resterait la victoire symbolique et morale de voir des marques contraintes de se retirer de plusieurs pays arabes.

📌 HALALIS INSIGHT : L’épisode Carrefour illustre les paradoxes du boycott. Il a généré des effets économiques tangibles, comme les fermetures dans plusieurs pays arabes, mais n’a pas modifié la présence de Carrefour en Israël ni influencé le cours de la guerre. Sa valeur réside moins dans un impact direct sur le conflit que dans son rôle de catalyseur de conscience collective. Toutefois, il met aussi en lumière un coût immédiat supporté par les salariés et investisseurs musulmans locaux — sauf si l’on considère, comme certains le disent, que les emplois ont été reclassés dans les nouvelles enseignes. Dans ce cas, le boycott n’aurait pas provoqué de pertes sociales majeures, ce qui laisserait intacte sa valeur symbolique.

En définitive, le boycott agit surtout comme un levier symbolique : il exprime une solidarité, forge une unité morale et envoie un message clair. Mais ses effets pratiques restent limités et parfois ambivalents, puisqu’il peut fragiliser d’abord ceux qu’il est censé protéger — sauf lorsqu’il se traduit par un simple changement de marque sans pertes d’emplois, où il devient alors une victoire essentiellement politique et morale.

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